Histoire de la Croatie
Antiquité
Vers -1900, les régions croates virent le bronze remplacer le cuivre. Ce fait concorde avec le début d'une série de migrations qui ne prendront fin qu'avec l'installation des Celtes au V e siècle av. J.-C..
C'est d'abord l'installation des Illyriens (1200-500), contemporaine de celle des Doriens en Grèce, et qui apporte la civilisation du fer. Ces tribus, qui parlaient une langue illyrienne, sont une branche de la famille des Indo-européens. Parmi ces tribus, on peut noter les Dalmates ou Delmates (qui donnera son nom à la région), mais aussi les Liburnes et les Lapides - dont l'ethnicité demeure moins claire -, qui ont habité différentes parties de la côte Adriatique et de l'intérieur, entre les actuelles Istrie et Herzégovine. Les Phéniciens créèrent des colonies sur la côte Adriatique au VIII e siècle av. J.-C.. L'Age de fer tardif a laissé des traces de la culture de Hallstatt et de la culture La Tène (illyro-celte).
Les Celtes ou "peuple du champ des urnes", pénétrèrent sur le sol croate aux environs de -500, soit en s'imposant militairement (là où les autochtones résistent : la ruine de la "Halstatt-Kultur" de Glasinac), soit pacifiquement par d'intenses relations commerciales (la "Halstatt-Kultur" de Ripač). Le nord de l'actuelle Croatie fut aussi colonisé par la tribu des Scordisques. D'autres peuplades celtes se sont peut-être intégrées ailleurs avec les Illyriens. Des colonies grecques se créèrent sous Denys de Syracuse (début du IV e siècle av. J.-C.), qui jetta les bases de la fondation des principales cités côtières dalmates : Corcyra Negra (ile de Korčula), Issa (ile de Vis), Pharos (ile de Hvar), Tragurion (Trogir), Epidaure, Dimos, Héraclée, Epethion, Asseria, Barbaria)... Un royaume illyrien fut constitué et il vainquit la Macédoine en -355.
L'activité pirate des corsaires de la tribu illyrienne des Ardiéiens, sous le règne de la reine Teuta (-231), qui écument les côtes italiennes et pillaient les marchands Romains, entrainèrent l'ouverture les hostilités par la République romaine en -229 (prise de Dyrrachium). La "pacification" romaine de l'Illyrie (Croatie actuelle) fut une des plus ardues que Rome ait dû entreprendre dans son histoire. Par la suite, Rome déclara la guerre au royaume d'Illyrie et remporta la victoire en -168 face à Genthius, dernier roi illyrien. Toutefois, plusieurs expéditions furent nécessaires avant que Servius Fulvius Flaccus ne réussit, en -135, à réduire les Ardiéiens par des moyens particulièrement cruels et à les déplacer dans l'hinterland. La tribu des Dalmates reprit le flambeau et il s'en suivit une série de guerres sanglantes (entre -155 et -27) au cours desquelles deux armées romaines - dont une de Jules César en -50 - furent écrasées. Auguste achèva la pacification de l'Illyrie en soumettant définitivement en -35 les Iapodes et en -34 les Delmates ; en -27 il remit l'Illyrie au Sénat de Rome.
Après l'extension de la conquête romaine jusqu'au Danube, sous Auguste, la province romaine d'Illyrie (Illyricum) fut créée en -9. En 10, cette province fut divisée entre la Pannonie et la Dalmatie et le terme Illyrie tomba en désuétude. La région fut totalement pacifiée en 27. Les Romains dominèrent l'ensemble des Balkans et des Illyriens romanisés des régions croates actuelles devinrent empereurs romains (Aurélien, Probus, Dioclétien et autres). Dioclétien, né à Salone, divisa la région côtière, en 284, en Dalmatia salonitana (capitale : Salona) et Dalmatia Praevalitana (capitale Scodra) puis il abdiqua en 305 et se retira dans son palais de Split près de Salone.
Après le partage de l’Empire Romain par l'empereur Théodose Ier, en 395, les territoires croates actuels se situèrent dans l'Empire romain d'occident.
Lors des Grandes invasions barbares, le contrôle de ces provinces passa aux Huns, aux Avars, aux Ostrogoths puis aux Byzantins.
La migration des Croates [modifier]
L'origine des Croates avant la grande migration des Slaves est incertaine. L’origine du nom "Croate" (en croate: Hrvat) reste une énigme historique. Elle n’est en tout cas pas slave. Plusieurs hypothèses ont été avancées dont, la plus vraisemblable est la "thèse iranienne" ; cependant, celle-ci est remise en question par de récentes études génétiques.
Aucune trace écrite de la migration des Croates vers les Balkans n'a été préservée jusqu'à nos jours, en particulier qui proviendrait de cette région-même et concernerait l'ensemble de ces événements. A la place, les historiens s'appuient sur des écrits datant de plusieurs siècles après les faits, et même ces écrits dérivent sans doute d'une tradition orale.
Oton Iveković. L'arrivée des Croates à la Mer AdriatiqueLe livre De Administrando Imperio, écrit au X e siècle, est la source la plus référencée concernant la migration des peuples slaves vers l'Europe du sud-est. Il y est précisé que les Croates habitaient à l'origine en Croatie blanche, qui se situe au nord des Carpathes et à l'est de la Vistule, dans la région qui couvre maintenant la Galicie. Cet Etat de Croatie blanche englobait une grande partie du sud de la Pologne actuelle ainsi que des parties de la Bohême et de la Slovaquie ;il disparut en 1004. Les Croates migrèrent d'abord, vers l'an 600, vers les régions à l'est et au nord du Danube, sur les versants des Carpates, menés par le peuple turc des Avars. Dans le Geographon bavarois (rédigé entre 666-890) sont décrites diverses tribus - parmi lesquelles sont mentionnées les Croates - dans le nord des Carpates et dans les monts [sudètes]. Les Avars alliés aux Slaves orientaux pénétrèrent en dans l'ouest des Balkans jusqu'à l'Adriatique, détruisant Salone. Selon De Administrando Imperio, le deuxième mouvement de migration des Croates commença, autour de l'an 620, quand l'empereur byzantin Héraclius demanda l'aide des Slaves du Nord des Carpates - dont les Croates - pour contrer les Avars qui menaçaient l'Empire Byzantin. Un certain nombre de tribus croates - sept selon la légende - franchirent le Danube et la Drave, conquirent les provinces romaines de Pannonie, Dalmatie, Illyrie et Norique occupées par les Avars. Ils étaient menés par cinq frères — Klukas, Lobel, Kosenc, Muhlo et Hrvat — et leurs deux sœurs — Tuga et Buga. En 625, les Croates battirent les Avars et arrivèrent sur l'Adriatique. Ils s’installèrent comme fédérés de l’Empire byzantin en Illyrie occidentale, en (Pannonie et en Dalmatie).
De Administrando Imperio mentionne également une autre version des évènements, où les Croates ne furent pas invités par Héraclius, mais vainquirent les Avars et s'installèrent de leur propre initiative après avoir émigré depuis les environs de l'actuelle Galicie. Cette version est confirmée par les écrits d'un certain archidiacre Thomas, Historia Salonitana, datant du XIII e siècle. Pourtant, le rapport de l'archidiacre Thomas, de même que la Chronique du prêtre de Dioclée du XII e siècle, affirment que les Croates n'arrivèrent pas de la façon décrite par le texte byzantin. A la place, ces travaux prétendent que les Croates furent un groupe slave qui resta après l'occupation et le pillage de la province romaine de Dalmatie par les Goths et leur chef "Totila". La Chronique de Dioclée, en revanche, parle de l'invasion des Goths (sous le commandement de "Svevlad", puis de ses descendants "Selimir" et "Ostroilo") après laquelle les Slaves n'ont fait que prendre la suite.
Quelles que soient les différentes interprétations, les peuplades slaves s'installèrent finalement dans la région située entre la Drave et la Mer Adriatique, à l'ouest des provinces romaines de Pannonie et de Dalmatie. Ces peuples slaves organisèrent la Croatie en deux parties : le duché de Pannonie au nord et celui de Dalmatie au sud.
L'État croate médiéval (de l'arrivée des Croates jusqu'à en 1102) [modifier]
Après avoir été traversées par les Goths, les Huns, les Ostrogoths, les Gépides et les Lombards, les régions croates actuelles passent sous domination de Byzance ( VI e siècle). Les premières populations slaves de Croatie s'y installent au début du VII e siècle, organisant la Croatie en deux parties. Lors de l'expansion de l'empire franc, la Croatie fut partagée entre l'Empire carolingien et l'Empire byzantin mais, après la mort de Charlemagne, les ducs croates regagnèrent rapidement leur autonomie. La christianisation des Croates fut achevée au IX e siècle ce qui valut à Branimir d'être le premier chef des slaves de Croatie à être reconnu reconnu par la papauté comme Duc des Croates (879). Son descendant Tomislav fut couronné "Roi des Croates" en 925 et ce royaume atteignit son apogée sous Petar Krešimir IV, dans la deuxième moitié du XI e siècle. A la suite de luttes successorales et de la disparition de la principale dynastie croate à la fin du XI e siècle, les Croates reconnurent, en 1102, le souverain hongrois Coloman comme le roi commun de la Croatie et de la Hongrie. A partir de ce moment, l'avenir de la Croatie fut lié à celui de la Hongrie jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale.
La christianisation [modifier]
La première trace de contact entre le Pape et les Croates remonte à un écrit du milieu du VII e siècle dans le Liber Pontificalis. Le Pape Jean IV (Jean le Dalmate, 640-642) envoya un abbé du nom de Martin en Dalmatie et en Istrie afin de payer la rançon pour plusieurs prisonniers et pour les reliques de martyrs chrétiens. On rapporte que cet abbé traversa la Dalmatie avec l'aide des chefs Croates, et qu'il établit les bases des futures relations entre le Pape et les Croates. Jean de Ravenne fut chargé par le pape Jean IV de restaurer l’antique archevêché de Salone (Split). D'après les écrits de l'empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète, les Croates passèrent un accord avec le pape Agathon, dès 679, par lequel ils s'engagèrent à n'entreprendre aucune guerre offensive contre les Etats chrétiens voisins.
La christianisation des Croates débuta probablement au VII e siècle, peu après leur arrivée dans les Balkans, par des missionnaires des cités côtières romaines et par les missionnaires francs du patriarcat d’Aquilée. Elle fut influencée par la proximité des anciennes villes romaines de Dalmatie. Les débuts de la christianisation sont également débattus dans les textes historiques : les textes byzantins parlent du duc de Porin qui la commença sur incitation de l'empereur Héraclius, puis du duc de Porga qui christianisa son peuple en grande partie sous l'influence de missionaires romains, tandis que la tradition nationale soutient que la christianisation eut lieu sous le duc dalmate de Borna. Il est possible qu'il s'agisse en fait d'interprétations différentes du nom du même duc. La christianisation fut achevée au nord avant le IX e siècle.
Le duc Trpimir Ier invita les moines bénédictins à s'installer sur ses terres. Uns des plus anciens monastères bénédictins en Croatie sont ceux de Karin (850), Bisevo (850), Rizinice (852), Sveti Krsevan (908), Sveti Ambrosius (941), Sveta Maria (948), Ugljan (988). Au XI e siècle, il y eut plus de 40 monastères bénédictins dans le royaume des Croates, la pluspart étant situés sur la côte de l'Adriatique.
Assez curieusement, les Croates ne furent jamais contraints à l'emploi du latin : ils célébraient la messe dans leur propre langue et utilisaient l'alphabet glagolitique. Ce fut seulement en 1248 que le Pape Innocent IV condamna cela officiellement et que l'alphabet latin commença à prévaloir. Le rite latin s'imposa sur le rite byzantin relativement tôt grâce à de nombreuses interventions du Saint-Siège. Beaucoup de synodes furent tenus en Dalmatie au XI e siècle, en particulier après le Grand Schisme d'Orient, ce qui renforça continuellement l'emploi du rite latin jusqu'à ce qu'il devînt prédominant.
L'essor des Croates [modifier]
Pendant le Haut Moyen-Age, les terres croates étaient comprises entre trois grandes entités : l'Empire romain d'orient qui souhaitait s'approprier les cités-États de Dalmatie et les îles, les Francs qui souhaitaient occuper le nord et le nord-ouest, et au nord-est les Avars, puis plus tard les Magyars, et d'autres jeunes Etats. Le quatrième groupe, mais pas notablement puissant par rapport à l'État croate, était celui des Slaves voisins au sud-est, les Serbes et les Bulgares.
En 796, le duc Vojnomir de Pannonie changea de camp entre les Avars et les Francs. Dès la défaite et la destruction de l’État avar en 799, la Croatie panonienne (Slavonie actuelle) et, un peu plus tard, la Croatie méridionale, dite aussi "Croatie Blanche" furent soumises manu militari à l’autorité du margrave de Furlande. Charlemagne envahit la Dalmatie en 799, la contestant aux Byzantins, et la conquit finalement en 803. Le duc qui mena les Croates vers le sud à cette époque s'appelait Višeslav. Le patriarcat d'Aquilée put alors christianiser les slaves qui restaient dans la région. L'invasion des cités dalmates par Charlemagne provoqua une guerre avec l'Empire Byzantin. La situation est consacrée juridiquement par la Paix d’Aix-la-Chapelle (812) mettant fin à la guerre avec l’Empire d’Orient qui avait refusé de reconnaître le titre impérial à Charlemagne. La Croatie méridionale ("Blanche") est rétrocédée aux Francs, alors que Byzance conserve la souveraineté sur la Dalmatie côtière de population romane et constituée de trois îles (Osor, Krk et Rab) et cinq cités (Zadar, Trogir, Split, Dubrovnik et Kotor).
L'influence franque s'affaiblit après la mort de Charlemagne en 814 et, en 819, le duc croate Ljudevit Posavski souleva une rébellion en Pannonie. Les margraves francs envoyèrent des armées en 820, 821 et 822 mais ne parvinrent pas à mater les rebelles avant que finalement les forces de Ljudevit ne se retirent en Bosnie. Ce qui est de nos jours l'est de la Slavonie et de la Syrmie fut conquis par les Bulgares en 827 et les Francs ne le reprirent qu'en 845. Après les guerres entre l’empire franc et les Bulgares (827-829), le margraviat de Furlande est supprimé, la Croatie méridionale fut soumise à l’autorité du roi d'Italie Lothaire Ier (828) et la Croatie pannonienne à l’autorité du roi de Germanie (838). On peut lire aisément dans ces évènements les prémices du destin politique ultérieur de la Croatie, partagée entre les zones d'influence italienne et germanique. La plus grande part de la Croatie pannonienne resta sous domination franque jusqu'à la fin du IX e siècle.
Le duc Mislav (835–845) construisit une formidable armada, et signa en 839 un traité de paix avec le doge de Venise Pietro Tradonico. Les Vénitiens entamèrent rapidement une série d'affrontements avec les pirates slaves indépendants de la région de Paganie, mais ne réussirent pas à les vaincre. Le tsar bulgare Boris Ier commença également une longue guerre contre les Croates de Dalmatie, pour essayer d'agrandir son État vers l'Adriatique.
Le duc Trpimir Ier (845–864) succéda à Mislav et il est considéré comme le fondateur de la dynastie des Trpimirović, qui gouverna la Croatie de 845 à 1091 (avec des interruptions). Il réussit à remporter la guerre contre les Bulgares et leurs sujets rasciens et il vainquit, également, les Byzantins à Zadar. Trpimir Ier agrandit son domaine en y incluant toute la Bosnie jusqu'à la Drina. Il consolida son pouvoir sur la Dalmatie et sur une grande partie de l'intérieur des terres vers la Pannonie, et institua des comtés pour contrôler ses vassaux (une idée qu'il emprunta aux Francs). Trpimir invita les moines bénédictins - connus comme étant des prmomoteurs de l'éducation et de l'économie - à s'installer sur ses possessions. La première mention écrite connue des Croates date du 4 mars 852, dans un édit de Trpimir.
Dans les années 840, les Sarrasins, un groupe de pirates arabes, envahirent Tarente et Bari. Leurs activités poussèrent Byzance à accroître sa présence militaire dans le sud de l'Adriatique. En 867, une flotte byzantine leva le siège des Sarrasins sur Dubrovnik (alors appelée Raguse) et triompha aussi des pirates de Paganie.
Face à plusieurs menaces navales, le duc Domagoj (864–876) reconstruisit la flotte croate et aida les Francs à conquérir Bari en 871. Les vaisseaux croates obligèrent également les Vénitiens à payer un tribut pour pouvoir naviguer près de la côte Adriatique orientale.
Le fils de Domagoj, dont on ne connaît pas le nom, régna sur la Croatie dalmate entre 876 et 878. Ses forces attaquèrent les cités de l'Istrie de l'ouest en 876, mais furent ensuite battues par la flotte vénitienne. Ses forces terrestres triomphèrent du duc de Pannonie Kocelj (861–874), qui était soumis aux Francs. Les guerres de Domagoj et de son fils libérèrent donc les Croates dalmates de l'emprise des Francs.
Le duc suivant, Zdeslav (878–879), renversa le fils de Domagoj, mais ne régna que brièvement, sans pouvoir empêcher l'Empire Byzantin de conquérir de vastes parties de la Dalmatie. Il fut alors renversé à son tour par le duc Branimir (879–892), qui était soutenu par l'Eglise d'Occident. En 879, le pays fut reconnu comme un duché indépendant par le Pape Jean VIII et Branimir fut surnommé dux Chroatorum (879). Branimir continua à repousser les incursions byzantines et renforça son État sous l'égide de la papauté.
Après la mort de Branimir, le duc Muncimir (892–910), le frère de Zdeslav, prit contrôle de la Dalmatie et la gouverna indépendamment de Rome et de Byzance sous le titre de divino munere Croatorum dux (duc des Croates avec l'aide de Dieu).
Le dernier duc des Croates de Pannonie sous l'autorité des Francs fut Braslav qui mourut en 897(?), lors d'une guerre contre les Magyars qui étaient en train de migrer vers la plaine de Pannonie. En Dalmatie, le duc Tomislav (910–928) succéda à Muncimir. Ayant refoulé les Magyars au-delà de la Drave, le Tomislav unit les croates de Pannonie et de Dalmatie en un seul Etat, se fit acclamer roi aux environs de 925.
Trois principautés serbes - Paganie, Zachoumlie et Travounie - se formèrent, IX e siècle, dans le centre et le sud de la Dalmatie. D'abord indépendantes, la Paganie et la Travounie passèrent sous l'autorité du royaume serbe de Rascie entre 930 et 950, puis passèrent sous domination Byzantine.
Le Royaume de Croatie (925-1102) [modifier]
Article détaillé : Royaume de Croatie.
Le couronnement du Roi TomislavTomislav, de la dynastie des Trpimirović, fut couronné "rex Chroatorum" ("Roi des Croates") sur le champ de Duvno en 925. La ville au centre du champ de Duvno s'appelle aujourd'hui Tomislavgrad en son honneur. Tomislav était un descendant de Trpimir Ier, et il est donc considéré comme le fondateur de la dynastie Trpimirović. Il fut reconnu roi par le Pape Jean X et l’archevêché métropolitain de Salone (Split) regagna définitivement le giron de l’église de Rome avec, en contrepartie, l’obligation et la suprématie de la liturgie latine sur la liturgie glagolitique croate traditionnelle. Tomislav, rex Chroatorum, créa un vaste Etat, comprenant la plupart de la Croatie centrale actuelle, la Slavonie, la Dalmatie et la plus grande partie de la Bosnie. Le pays fut administrativement divisé en onze comtés (župa(nija)) ayant à leur tête un banat (banovina) et chacune de ces régions ayant une cité royale fortifiée. Au nord-est, Tomislav fit la guerre à Siméon Ier de Bulgarie. Tomislav fit un pacte avec Byzance contre les Bulgares, ce qui lui permit de contrôler les cités-États de Dalmatie, avec le titre de proconsul, tant qu'il put contenir l'expansion bulgare. Siméon Ier essaya de vaincre le pacte croato-byzantin en envoyant contre Tomislav le duc Alogobotur à la tête d'une puissante armée en 926, mais il fut vaincu à la bataille des hautes terres de Bosnie. Selon De Administrando Imperio l'armée de Tomislav était forte d'environ 100.000 fantassins, 60.000 cavaliers, 80 grands navires de guerre (40 hommes) et 100 petits navires de guerre (10 à 20 hommes).
Tomislav fut suivi par Trpimir II (928–935) et Krešimir Ier (935–945), qui préservèrent leur pouvoir et gardèrent de bons rapports avec le Pape et avec l'Empire Byzantin. Au milieu du X e siècle la Croatie fut une importante puissance militaire mais elle fut confrontée au principal problème des familles régnantes de cette époque - à commencer par la plus célèbre, celle des Carolingiens - qu'était le droit de succession. Il était basé sur le droit coutumier ancestral du séniorat, que divers souverains européens - encouragés par l’Église qui cherchait à pouvoir appuyer son action missionnaire sur un pouvoir stable - tentèrent tant bien que mal de remplacer par le droit de succession par primogéniture qui leur paraissait entrainer moins de contestations et donc moins de conflits. Ces véritables guerres civiles entrainèrent, immanquablement, des interventions des puissances extérieures (voisines), tentées de jouer le rôle de l’arbitre du conflit. La dynastie croate n’échappa pas à cette règle. Cette série de lutte commença après le décès de Krešimir I en 945 : la rivalité entre ses deux fils - Miroslav (945-949) et Mihajlo Krešimir II (949-969) déclencha une guerre civile qui couta à la Croatie la perte des cités dalmates et entraina l’affaiblissement de sa puissance militaire. En 949, le roi Miroslav fut tué, par son ban Pribina, au cours d'une querelle de pouvoir interne, et la Croatie perdit les îles de Brač, Hvar et Vis au profit des ducs de Paganie, les cités-États de Dalmatie au profit de l'Empire byzantin, le duché de Bosnie, tandis que la Slavonie orientale et la Syrmie furent prises par la Hongrie.
Mihajlo Krešimir II (949–969), le jeune frère de Miroslav, fut le roi suivant, et il restaura l'ordre au cœur de l'Etat. Il resta en très bons termes avec les cités dalmates, lui et sa femme Jelena faisant don de terres et d'églises à Zadar et à Solin. L'église Sainte-Marie à Solin porte une inscription de 976 qui mentionne la couronne croate.
Mihajlo Krešimir II fut suivi par son fils Etienne Drjislav (Stjepan Držislav) (969–997). Améliorant les relations avec l'Empire Byzantin, il s'allia avec l'empereur Basile II contre le tsar bulgare Samuel et reçut, de nouveau, l’administration des cités dalmates avec le titre d’éparque et de patrice impérial mais aussi, pour la première fois dans l’histoire, les insignes royaux et le titre de "roi de Croatie et de Dalmatie" (988).
A la mort de Stjepan Držislav, une nouvelle guerre civile éclata entre son fils aîné Svetoslav Suronja (997–1000) et ses deux frères cadets, Krešimir III (1000–1030) et Gojslav (co-souverain avec Krešimir, 1000–1020). Chacun réclama le trône, ce qui affaiblit l'État et permit au doge Pietro II Orseolo et au tsar bulgare Samuel Ier d'empiéter sur les possessions croates de l'Adriatique. L’issue de ce conflit fut encore plus désastreuse que le précédant conflit successoral. En l'an 1000, Pietro Orseolo fit payer cher son alliance à Svetoslav : il récusa le tribut de libre navigation que Venise payait au souverain croate depuis un siècle, il mena la flotte vénitienne dans l'est de l'Adriatique et en prit progressivement le plein contrôle, il annexa les cités dalmates avec l’autorisation de l'empereur de Byzantin, et amena le fils de Svetoslav - Stjepan - à Venise comme otage. Ce dernier épousera la fille du doge - Hicela - et cette union jetta les fondements du rameau slavonien de la dynastie croate, lié ultérieurement par d’autres liens matrimoniaux à la dynastie hongroise des Arpadiens, ce qui créa les bases de la future union croato-hongroise. Pietro Orseolo prit le titre de dux Dalmatiae. Les frères cadets de Svetoslav Suronja furent contraints, de leur côté, à reconnaître de nouveau, après plus d’un siècle d’indépendance, l’autorité de l'Empire Byzantin sur la Croatie.
Le X e siècle vit une segmentation de la société, où les chefs locaux župani furent remplacés par les sujets du roi, qui prirent les terres à leurs propriétaires et instaurèrent un système féodal. Les paysans auparavant libres devinrent des serfs et ne servirent plus comme soldats, ce qui provoqua le déclin de la puissance militaire de la Croatie.
Le roi suivant, Krešimir III, tenta de récupérer les cités dalmates et y parvint dans une certaine mesure jusqu'en 1018, quand il fut battu par Venise en même temps que par le royaume d'Italie.
Son fils Etienne Ier (Stjepan I) (1030–1058) lui succéda. La principauté serbe de Dioclée engloba à partir de 1037 une partie du sud de la Dalmatie (portions de la Travounie et de la Zachoumlie). Devenue royaume indépendant, la Dioclée s'étendit sur toute la Dalmatie jusqu'à la cité de Knin et son souverain prit le titre de "roi de Dioclée et de Dalmatie". Le seul succès de Stjepan fut de rallier le duc serbe de Paganie à son État après 1050. Le Grand schisme d'Orient brisa, en 1054, l'unité de la communion entre, d'une part, l'Eglise de Rome - à laquelle la Croatie demeura attachée - et, d'autre part, l'Eglise de Constantinople. Désormais la frontière entre chrétiens catholiques et orthodoxes passa entre la Croatie, à l'ouest, et la Bulgarie et les duchés serbes, à l'est.
Au courd du règne de Petar Krešimir IV (1058–1074), le royaume médiéval croate atteignit son apogée. Petar Krešimir IV obtint de l'Empire Byzantin d'être reconnu comme le souverain officiel des cités dalmates. Il permit aussi à la Curie de Rome de s'impliquer davantage dans les affaires religieuses de la Croatie, ce qui renforça son pouvoir mais perturba son emprise sur le clergé qui utilisait l'alphabet glagolitique dans des parties de l'Istrie en 1060. La Croatie sous Petar Krešimir IV était composée de douze comtés et légèrement plus grande qu'au temps de Tomislav. Elle incluait au plus proche le duché de Paganie au sud de la Dalmatie, et son influence s'étendait jusqu'à Zahumlje, Travunia et Dioclée. Cependant, en 1072 Krešimir aida la révolte des Bulgares et des Serbes contre Byzance, après quoi l'Empire Byzantin riposta en 1074 en envoyant le duc normand Amik assiéger Rab. Ils ne prirent pas l'île, mais réussirent à capturer le roi, et les Croates furent contraints d'abandonner Split, Trogir, Biograd, Nin et Zadar aux Normands. En 1075, les Vénitiens bannirent les Normands et gardèrent la cité pour eux.
Le troisième drame successoral allait se jouer après le décès Petar Krešimir IV mais il allait, cette fois ci, se terminer par la fin de l'indépendance de la Croatie. La mort de Petar Krešimir IV en 1074, sans descendant direct, marqua de facto la fin de la dynastie des Trpimirović, qui avait régné sur les territoires croates pendant plus de deux siècles. Petar Krešimir avait désigné son neveu Stjepan comme successeur mais une période de troubles s’installa et le successeur désigné fut contraint de se retraiter dans un monastère. Un roi croate, dont les historiens ne parviennent pas à établir l'identité, est amené en captivité lors d’une incursion du comte normand Haming Guiscard, comte de Giovinazzo, dans les affaires croates, à l’initiative du Saint-Siège.
C’est finalement un descendant des Trpimirides de Slavonie, Dmitar Zvonimir (1076-1089), ban de Slavonie, qui fut couronné "roi de Croatie et de Dalmatie" par le légat du pape, Gébison, dans la basilique de Salone (début octobre 1076). Il assista les Normands dans leur lutte contre l'Empire Byzantin et Venise entre 1081 et 1085. Zvonimir aida à transporter leurs troupes à travers le détroit d'Otrante lors de l'occupation de Durazzo et des batailles le long des côtes Albanaises et Grecques. A cause de cela, les Byzantins cédèrent à Venise leurs droits sur la Dalmatie en 1085. Le règne de Zvonimir est gravé dans la pierre de la stèle de Baška, le plus vieil écrit croate connu à ce jour, conservé au muséee archéologique de Zagreb. On se souvient de ce règne comme d'une période pacifique et prospère, pendant laquelle les liens avec le Saint-Siège furent renforcés, à tel point que Rome accorda aux Croates le privilège unique d’employer dans la liturgie leur propre langue, écrite alors en caractères glagolitiques. Les titres de noblesse en Croatie imitèrent ceux utilisés dans le reste de l'Europe, avec comes et baron utilisés pour les župani et les courtisans, et vlastelin pour les hommes nobles.
Le fils unique de Dmitar Zvonimir - Radovan - étant décédé en bas âge, la guerre de succession repris de plus belle après la mort sans héritier du roi. Etienne II (Stjepan II) (1089–1091), de la dynastie des Trpimirović, fut alors sorti d'un monastère et monta sur le trône. Mais il ne régna que deux ans sur la Croatie avant de mourir de vieillesse. A sa mort, une partie des croates se groupe autour du champion de la cause "nationale", Petar Svačić, de la fratrie des Snačić, une autre partie se groupa autour du souverain narentais Sloviz (Slavac) et une troisième soutint le droit "héréditaire" de succession de la veuve de Dmitar Zvonimir, Jelena dite "Lijepa" (=la Belle), sœur du roi de Hongrie, Ladislas. Il devint évident que Ladislas Ier de Hongrie était le meilleur candidat à la succession, grâce à la forte influence en Pannonie de sa sœur Jelena. Fort de son "droit héréditaire", Ladislas envahit la Croatie après la mort de Stjepan en 1091 et occupa rapidement toute la Pannonie, avant de rencontrer en Dalmatie une résistance désorganisée. L'Empereur Byzantin Alexis Ier, inquiet de l’incursion hongroise en Croatie, réagit en incitant les "fédérés" Coumans à envahir la Hongrie. Ladislas fonda en 1094 l’évêché de Zagreb mais dut se retirer de Croatie mais il laissa derrière lui le Prince Álmos (Almoš en croate) comme roi de Slavonie, ce qui scinda de nouveau administrativement la Croatie.
La mort du Roi Petar Svačić. 1097.Les seigneurs croates luttèrent pour obtenir l'indépendance par rapport à la Hongrie, et ils élirent un nouveau roi croate : Petar Svačić (1093–1097). Il parvint à unifier le royaume autour de la ville de Knin, et bannit Almoš de Slavonie en 1095. Après la mort de Ladislas la même année, Coloman de Hongrie, le frère d'Almoš, vint au pouvoir et fit la paix avec le Pape Urbain II. Il décida, en 1097, d’en finir définitivement avec la Croatie. Dans cette perspective, il mena une armée en Croatie et Petar Svačić - le dernier roi croate de souche - fut battu et tué à la bataille de la montagne de Gvozd. Coloman rappela ses troupes au nord-est pour combattre les Ruthènes et les Coumans en Galicie en 1099. Les nobles croates saisirent cette occasion pour essayer de se libérer des Hongrois. Coloman revint en Croatie et les nobles croates du accepter le traité connu sous le nom de Pacta Conventa (1102). Sur la Drave, les représentants des douze principales tribus croates reconnurent Coloman comme roi légitime de Croatie et de Dalmatie. La Croatie fut associée à la couronne de Hongrie par une "union personnelle" grâce à laquelle elle sera gouvernée par un ban (vice-roi), en conservant son Sabor (diète), son armée, les anciens privilèges de la noblesse croate et les statuts des cités dalmates ; en revanche, elle perdit sa flotte et dut au roi de répondre à ses appels aux armes. Ce traité de 1102, dont l'authenticité fut contestée par certains historiens, valut pendant huit siècles comme charte juridique de base dans les relations entre la Croatie et la Hongrie. Coloman de Hongrie fut couronné solennellement comme roi de Croatie et de Dalmatie (1102-1116) dans la ville royale de Belgrade sur l'Adriatique.
Malheureusement, ce même fléau qui rongeait la dynastie croate des Trpimirides - les querelles dynastiques à propos du droit de succession - allait également toucher les Arpadiens, donnant souvent l’occasion aux puissances voisines de s’immiscer dans les affaires hongroises. Les couronnes de Hongrie et de Croatie demeurèrent liées, à travers la personne du roi, jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale.
L'union avec la Hongrie (1102-1526) [modifier]
Le rattachement officiel de la Croatie à la Hongrie eut plusieurs conséquences importantes.
Le pays fut dirigé au nom du roi par un Ban, faisant de ce titre préexistant l'un des plus élevés de Croatie. Un seul ban gouverna toutes les provinces de Croatie jusqu'en 1225, date à laquelle l'autorité fut divisée entre un ban pour la Slavonie et un ban pour la Dalmatie et la Croatie. Après 1345 ces deux positions sont occupées tour à tour par la même personne, et finalement regroupées en une seule en 1476.
Le rattachement à monarchie hongroise entraine l'introduction du féodalisme et l'émergence de familles nobles locales comme les Frankopan et les Šubić. Par la suite, les rois cherchent à rétablir une partie de leur influence perdue en donnant aux villes certains privilèges. Plus tard, les Angevins interviennent et restaurent le pouvoir royal. Ils vendent également toute la Dalmatie à la République de Venise en 1409.
Tandis que commence l'incursion Ottomane en Europe, la Croatie redevient région frontalière. Les Croates participent à un nombre considérable de batailles et perdent progressivement des territoires au profit de l'Empire ottoman.
Le féodalisme et les conflits avec Venise et l'Empire byzantin [modifier]
Le taureau d'or du roi Béla IV de HongrieLe roi de Hongrie introduit une variante du système féodal. De larges fiefs sont accordés à ceux qui sont prêts à les défendre contre les incursions extérieures, ce qui assure ainsi la protection du pays tout entier. Cependant, en permettant à la noblesse d'accroître son pouvoir économique et militaire, le royaume perd de son influence au profit de familles comme les Frankopan, les Šubić, les Nelipčić, les Kačić, les Kurjaković, les Drašković, ou les Babonić. Au XIIe siècle, après plusieurs postes en Hongrie et en Rascie, le prince serbe Beloš devient à la fin de sa vie ban de Croatie.
Coloman Ier arracha aux Vénitiens, avec l’accord de Byzance, la souveraineté sur les cités dalmates, mais lors du conflit avec l'empereur Alexis Comnène, les Vénitiens reprirent en 1115 Zadar, Belgrade-sur-mer et l’archipel du Quarner. Sous le règne de son fils Étienne II de Hongrie (1116-1131), ils obtinrent également l’allégeance des autres cités dalmates. Le roi réussit un moment à récupérer les cités dalmates, à l’exception de Zadar, mais Venise les reconquit aussitôt en faisant raser la ville croate de couronnement, Belgrade-sur-mer, au raz des fondations, en 1125. La cité ne s’en remettra jamais plus. L’enjeu des guerres entre Venise et le royaume hungaro-croate fut surtout la possession de Zadar, la cité dalmate la plus opulente. Béla II de Hongrie (1131-1141), fils d’Almos reprit les cités dalmates à l’exception de Zadar (1133). En 1137, les seigneurs de Bosnie (Rama) s’associent au royaume de Hongrie-Croatie dont le souverain porte désormais aussi le titre de "Rex Ramae" (1138).
Outre avec Venise, les Arpadiens eurent aussi maille à partir avec Byzance. Intervenant dans les querelles dynastiques de la couronne hongroise, l'empereur Manuel Ier Comnène, réussit en 1167 à s’emparer de la Bosnie, de la Croatie méridionale et de toutes les cités dalmates à l’exception de Zadar, de la Syrmie et du Banat). La mort du dernier grand basileus en 1180 marqua la fin définitive de l’hégémonie byzantine dans les Balkans.
Béla III de Hongrie (1172-1196), élevé à la cour de Byzance, prit le pouvoir en Croatie à la mort de son père d’adoptif le basileus Emmanuel Comnène. Il reprit les cités dalmates aux Vénitiens et reçut l’allégeance du ban Kulin de Bosnie et du prince Miroslav de Chulmie (Herzégovine actuelle). Toutefois, il perdit au début des années 1180 le sud de la Dalmatie au profit du royaume serbe de Rascie. Bela III réussit à imposer définitivement la primogéniture comme droit de succession au trône. Il favorisa, par ailleurs, en Croatie - par des donations - l’extension du système féodal au détriment de l’ancien système des fratries.
Les querelles dynastiques d'Émeric de Hongrie (1196-1204) avec son frère cadet André (futur André II de Hongrie) fournit l’occasion propice au grand doge Enrico Dandolo de plusieurs villes côtières. Détournant à leur profit la Quatrième croisade, les Vénitiens s’emparent de Zadar en 1202, la plus importante ville côtière de Dalmatie supérieure. En 1205, la ville libre de Dubrovnik reconnaît la suzeraineté de Venise. Durant cette période, l'Ordre des Templiers et l'Ordre de Malte acquièrent un quantité considérable de terres en Croatie.
Andrija II (André II de Hongrie) (1205-1235) dut renoncer à tous ses droits sur Zadar en guise de dédommagement pour le transport de ses troupes croisées vers la Terre Sainte. Lasse de son gouvernement capricieux et dispendieux, la petite noblesse s’insurgea et contraignit ce souverain à promulguer en 1222 la fameuse "Bulle d’or" qui limita drastiquement le pouvoir absolu du souverain en autorisant explicitement la noblesse à se soulever par les armes contre le souverain s’il ne respectait pas la loi. On la compare souvent "Bulle d’or", à juste titre, à la "Magna Charta Libertatum" anglaise. Elle servit de charte de couronnement des rois hungaro-croates jusqu’à Joseph II au XVIIIe siècle.
A partir de Béla IV de Hongrie (1235-1270), les rois ne pratiquent plus un couronnement séparé pour la Croatie. Le duc Coloman, duc souverain du royaume croate, soumit la Bosnie (1237) et tenta d’ériger sans succès Zagreb en archevêché. L’événement le plus remarquable de ce règne fut l’invasion de la Hongrie et de la Croatie par les cavaliers mongols de la Horde d'Or. Pratiquant une tactique éprouvée avec succès en Moscovie et en Pologne (capturer et tuer le souverain pour déstabiliser le pays), ayant défait l’armée hongroise à la Mohi sur les rives de la Sajó (11 avril 1241), ils poursuivent le roi. Béla, sa suite et les restes de son armée durent se réfugier auprès du prince Frédéric d’Autriche, qui au lieu de les aider, profita de l’occasion pour arracher trois comtés au roi. Le roi prit alors le chemin de la Dalmatie et s’installa à Trau (Torgir), en attendant l’aide de l’Occident. Les Mongols pillent le pays et massacrent une partie de la population ; ils incendièrent Zagreb en descendant vers la côte dalmate. En mars 1242, l’avant-garde mongole atteignit l’Adriatique et le roi Béla IV ne dut son salut qu’en embarquant sur un navire en rade de Trogir. Mais l’annonce de la mort du grand khan contraignit bientôt les armées mongoles à évacuer l’Europe centrale.
Cette chevauchée dévastatrice eut pour conséquence immédiate d'amener le rois à vouloir rétablir son influence en donnant certains privilèges aux cités, qui peuvent devenir des Quartiers Royaux ou des "ville royale libre" (similaires aux Villes Impériales Libres du Saint-Empire romain germanique) ; en échange de leur soutien, le villes obtenaient la protection du roi contre les seigneurs. De nombreuses "villes franches royales" (Zagreb en 1242, Križevci en 1252 et Bihać en 1264), forteresses et églises fortifiées furent érigées, dont la cathédrale de Zagreb est certainement un des fleurons européens. Béla IV divisa administrativement la Croatie en "royaume de Croatie et de Dalmatie" et en "royaume de Slavonie", le ban (vice-roi) de "toute l’Esclavonie" (totius Sclavoniae) ayant la préséance sur le ban croato-dalmate. En 1248, le pape Innocent IV, accorda à l’évêché de Senj (Segna) le droit de pratiquer la liturgie slavonne glagolitique, à l'issue d’une lutte de trois siècles contre la mainmise absolue de la liturgie latine dans l’Église croate.
Les guerres civiles reprirent sous le règne de Étienne V de Hongrie (1270-1272) et Ladislas IV de Hongrie (1272-1290). Le règne du dernier Arpadien, André III de Hongrie (1290-1301) fut contestée par une partie des grands hongrois et surtout croates. A l’initiative de Marie de Naples, sœur de Ladislas IV, qui revendiquait la succession du trône hungaro-croate pour son fils Charles Martel, les puissants princes croates de Bribir - qui avaient obtenu la dignité de ban à titre héréditaire pour leur famille - firent couronner à Zagreb en 1301, comme roi de Croatie et de Dalmatie, Charobert d'Anjou-Sicile, le fils de Charles Martel. Les princes de Bribir issus de la famille des Šubić deviennent particulièrement influents avec Pavao Šubić Bribirski (1272-1312), qui prend le contrôle de larges parts de la Dalmatie, de la Slavonie et de la Bosnie pendant un conflit interne entre les dynasties d'Árpád et d'Anjou.
Les tentatives de restauration du pouvoir royal (1301-1490) [modifier]
En 1301, Charles Robert d’Anjou (Charles Robert de Hongrie) accéda au trône de Croatie (1301-1342). Après une décennie de guerre civile au cours de laquelle il fut mis en balance avec deux autres prétendants au trône hongrois - Venceslas III de Bohême et Otton III de Bavière - Charles Robert (Charles Robert de Hongrie) fut couronné roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie en 1310, avec l’assentiment alors de la majorité des notables hongrois et croates.
Dès le retour de la paix, la nouvelle dynastie mis en application la politique capétienne traditionnelle du renforcement du pouvoir central (royal) et de la restriction des prérogatives des grands du royaume. Le règne des Angevins se caractérisa par une politique absolutiste et centraliste et donc des convocations rarissimes des États généraux (deux fois en quelque quatre-vingts ans : 1342, 1351), les décisions politiques se prenant - à l’instar de leurs cousins français - au sein d’un conseil royal (consilium regium) composé de prélats et de notables. Les Anjou favorisèrent l'essor des villes, introduisirent la chevalerie et renforcèrent le rôle de la petite noblesse. Charles-Robert parvient en 1322 à s’emparer du ban Mladen de Bribir, qui régnait pratiquement en souverain absolu sur la Croatie et une bonne partie de la Bosnie actuelle, et à rétablir l’autorité royale en Croatie. Le ban de Bosnie Étienne Cotroman en profita pour annexer à la Bosnie les Pays du Ponant.
Son fils, Louis Ier de Hongrie (1342-1382) chercha à étendre son influence en Europe centrale et dans les Balkans. Il mâta d’abord les princes Nelipić, qui lui remirent leur forteresse de Knin en 1345, et les princes de Bribir en 1357, qui reçurent, en contrepartie de leur castrum d’Ostrovica, Zrin en Slavonie, d’où leur nom ultérieur de Zrinski (Zrinyi en hongrois). Le roi rétablit ainsi son autorité dans toute la Croatie. Par son mariage avec Élisabeth Kotromanić - la fille du ban de Bosnie - il acquit la Chulmie (l’Herzégovine occidentale actuelle). Dans une guerre éclair contre Venise, conclue par la paix de Zadar en 1358, il récupéra toute la Dalmatie, contraignit le doge à abandonner le titre de "duc de Croatie et de Dalmatie" et obligea Venise à lui promettre la construction d’une flotte de guerre (cette promesse ne sera jamais tenue). La République de Dubrovnik le reconnut aussitôt comme son seigneur et il lui accorda le droit de porter l’écusson royal. En 1366, il arracha à Stefan Uroš V de Serbie la région de la Mačva et contraignit son allié, le ban de Bosnie Tvrtko Ier, qui s’était rebellé contre la Hongrie, à reconnaître de nouveau son autorité. Il obligea aussi le tsar bulgare Jean X Strajimir à lui faire allégeance en échange de sa liberté personnelle. En 1370, encore une fois à la faveur des liens matrimoniaux, il devint roi de Pologne, régnant désormais sur un pays qui s’étendait de la Baltique à l’Adriatique. En 1377, la province de Bosnie s’émancipa définitivement de la tutelle hungaro-croate et devient un royaume indépendant sous la dynastie des Kotromanić, lequel engloba alors la majeure partie de la Dalmatie. La famille des Angevins réagit face à la noblesse croate. La famille Šubić fut dispersée à travers le pays (la famille Zrinski en sera une branche importante).
Louis Ier n’avait que deux filles : Marie (1382-1395) - qui devint reine de Hongrie et de Croatie sous l’égide de sa mère Élisabeth de Bosnie - et Hedvige qui devint reine de Pologne et qui allait, en épousant ultérieurement le grand duc de Lithuanie, fournir à la Hongrie et à la Croatie ses derniers rois avant l'arrivée au pouvoir des Habsbourgs. Cette succession féminine va entrainer de nouvelles querelles dynastiques et de sanglantes guerres civiles. Les mécontents introduisent Charles de Durazzo (1385-1386), proche parent du défunt roi, en Croatie et en Hongrie mais il est rapidement assassiné à l'instigation par la reine douairière Élisabeth et son complice le palatin Gorjanski. Cet assassinat coalisa tous les adversaires de la reine Marie, qui avait entretemps épousé l’empereur Sigismond de Luxembourg.
Dès son élection comme roi de Hongrie et de Croatie, Sigismond de Luxembourg (1386-1437), souverain rusé et sans scrupules, accourut au secours de son épouse emprisonnée par des mécontents à Novigrad-lez-Zadar. Mais il ne réussit pas à empêcher le roi de Bosnie, Tvrtko Ier, beau-frère de Louis Ier de Hongrie, de s’emparer de presque toute la Croatie méridionale, grâce à l’appui des grands féodaux mécontents, et de se faire couronner en 1390 "roi de Croatie et de Dalmatie". Signant un armistice avec son vassal bosniaque Stefan Dabiša, successeur Tvrtko Ier, Sigismond Ier défait les coalisés à Dobor (1393) mais subit à la tête d’une armée européenne une cuisante défaite à la bataille de Nicopolis (1396) contre les Turcs. Cet événement ouvre définitivement la porte des Balkans aux Turcs.
Après que le roi Sigismond eut été donné pour mort à la bataille de Nicopolis, des seigneurs croates qui lui étaient hostiles saisirent l'occasion pour faire d'élire, avec l’appui de certains barons hongrois mécontents, Ladislas Ier de Naples,fils du défunt Charles de Durazzo. Après son retour, Sigismond décida de punir cette trahison. Comme il l’avait fait avec Jean Huss, Sigismond Ier convoqua des États généraux en 1397 - soit-disant en vue d'une réconciliation avec les nobles - mais lors de ce "Sabor sanglant de Krizevci", il fit massacrer plusieurs seigneurs croates qui lui étaient hostiles afin de se venger de leur "trahison". Les nobles croates, las des violences de leur roi, se révoltèrent à nouveau sous la conduite du puissant seigneur bosniaque Hrvoje Vukčić Hrvatinić. Ils réussirent même à se rendre maîtres de la personne de l’empereur et l’emprisonnent à la forteresse de Višegrad en 1401, mais ils le relaxent et se réconcilient avec lui grâce à la médiation du prince palatin Gorjanskiet. Ladislas Ier fut couronné à Zadar, en 1403, comme roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie. Il n’en fallut pas moins de quatre expéditions, dont la dernière fut organisée comme croisade, pour en venir à bout des rebelles et à contraindre leur chef de lui faire allégeance. Mais le duc Hrvoje avait appelé les Turcs à la rescousse, donnant à ceux-ci une occasion de s’immiscer dans les affaires bosniaques. Sigismond reprit la couronne et Ladislas, occupé par d'autres projets, se désintéressa de la Croatie. Ladislas vendit ses possessions dalmates, ainsi que tous ses droits sur la Croatie et la Dalmatie aux Vénitiens, en juillet 1409, pour cent mille ducats. Malgré deux guerres que Sigismond fit aux Vénitiens à cause de la Dalmatie (1411-1413 et 1418-1420), Venise obtint, en moins d'une décennie (1420), l’allégeance de toutes les cités dalmates à l’exception de Raguse (Dubrovnik). La perte de la Dalmatie représenta un des évènements les plus marquants de l’histoire croate depuis la perte de "l’indépendance" en 1102. A partir de ce moment, le centre de gravité politique de la Croatie va se déplacer vers Zagreb et le nord en général.
A la mort de Sigismond, les États généraux de Hongrie et de Croatie élisent comme roi Albert de Habsbourg (1438-1439) qui meurt rapidement de peste aux cours des préparatifs d’une expédition contre les Turcs. Les conflits de succession reprirent aussitôt. La majorité des magnats hongrois et croates soutinrent le roi de Pologne Vladislas Ier (1439-1444) alors que la minorité soutint Ladislas Ier de Bohême, le fils posthume d’Albert d’Autriche. Après avoir passé un accord de succession avec la mère de Ladislas, Vladislas défit les Turcs à Kunovica et conclut avec eux la paix de Szeged en 1444. Suivant l’accord passé avec la reine douairière, Ladislas Habsbourg (1444-1457) prit la succession. Le roi étant encore mineur, Jean Hunyadi fut nommé gouverneur du royaume et il fit subir, en 1456, une cuisante défaite au sultan Mahomet II devant Belgrade. Les Croates contribuent à cette victoire temporaire de la chrétienne avec le frère Ivan Kapistran.
A la mort de Ladislas, les États généraux hongrois et les États croates élirent alors comme roi de Hongrie, de Croatie et de Dalmatie le fils de Jean Hunyady, Mátyás Hunyadi (Matthias Ier de Hongrie) (1458-1490). Autant la personnalité que le règne de ce souverain constituent à tous égards une parenthèse et un exception en cette fin du Moyen-âge hongrois et croate. D’origine roturière, organisateur né et stratège hors pair, il excellait autant dans la conduite des affaires que dans l’art de la guerre et dans la protection et la promotion des arts et des lettres. Après un conflit avec Frédéric III d'Autriche (Frédéric III du Saint-Empire), il conclut un accord de succession avec celui-ci à Wiener Neustadt, aux termes duquel le droit de succession du trône hungaro-croate fut assuré aux Habsbourgs. Il arracha au sultant Mahomet II, qui venait de s’emparer de la Bosnie (1463), la forteresse de Jajce et organisa deux banats contre les incursions turques dans la Bosnie septentrionale. Reprenant la politique centralisatrice de ses prédecesseurs angevins, il envoya le ban Blaise Podmanicky contre les puissants seigneurs croates Frankopan (siège de Senj en 1469), mais Jean Frankopan préféra céder les restes de son domaine - Krk, la dernière île croate de l’Adriatique - aux Vénitiens plutôt qu’à son suzerain légitime.
En 1483, moins de trente ans après la Bible de Gutenberg, le premier missel en caractères glagolitiques croates est imprimé à Senj.
Les Jagellons et les guerres ottomanes (1490-1526) [modifier]
A la mort de Matthias Ier de Hongrie, les États généraux de Hongrie et de Croatie eurent recours aux derniers descendants angevins polonais, Vladislas II Jagelon et Louis II. Les rois faibles ne réussirent pas à empêcher l'arrivée des Ottomans en Croatie.
Dès son accession au trône, Vladislas II Jagellon (1490-1516) renouvelle l’accord du succession au trône de Hongrie et de Croatie de son prédecesseur avec l’empereur Maximilien, le fils de Frédéric III. Contraint par les grands à supprimer les impôts spéciaux en raison du danger turc, le royaume est en faillite financière. Après la Bosnie et l’Herzégovine voisines, les Turcs s'attaquèrent à la Croatie et il lui infligèrent en 1493 une importante défaite lors de la bataille du champ de Krbava dans la Lika, en Croatie. Cet évènement marqua le début de l’amputation par les Ottomans de près de la moitié de la Croatie, suivie de l’islamisation de la population locale (tout particulièrement dans la région dite de la « Croatie turque », territoire situé entre les rivières Una et Vrbas). Vladislas II s'étant révélé incapable de lever une armée pour secourir l’armée croate, les bans croates en furent réduits à demander secours et assistance à l’empereur et au pape. Pour contrer cette évolution des évènements, le palatin hongrois Istvan Szapolyai fit adopter aux États généraux, en 1505, avec l’appui de la petite noblesse rebelle, une loi interdisant l’accession au trône d’un étranger, mettant ainsi en place les enjeux d’une nouvelle guerre civile de succession. Par mesure de rétorsion, le roi ratifia une troisième fois le droit de succession des Habsbourgs au trône de Hongrie et de Croatie, en le confirmant par les fiançailles réciproques entre ses enfants, Anne et Louis, et les petits enfants de l’empereur, Ferdinand et Marie. Le pape Léon X attribua, en 1510, le titre de Rempart de la chrétienté (Antemurale christianitatis) au royaume de Croatie.
Louis Ier Jagellon (Louis II de Hongrie) (1516-1526) ayant accédé au trône à l’âge de dix ans, le royaume fut dirigé par des régents incapables qui approfondirent la crise financière et l’anarchie générale. Les Turcs s’emparèrent de Belgrade en 1521, de Knin et de Skradin (1522). Les États généraux croates réunis à Križevci exigèrent la sécession d’avec la Hongrie et l’élection de Ferdinand de Habsbourg comme roi de Croatie et de Dalmatie. Le 29 août 1526, l’armée hongroise, dans laquelle se trouvaient aussi des troupes croates de Slavonie, fut battue par les Turcs lors de la bataille de Mohács. Cet évènement fut crucial car le règne de la dynastie des Jagellon pris fin avec la mort du roi Louis II et cette défaite ouvrit aux Ottomans la porte de la Hongrie dont ils occuperont une grande partie. Par ailleurs, cette défaite souligne l'incapacité du système militaire féodal de la Chrétienté à stopper les Ottomans, qui vont rester une menace majeure pendant des siècles.
Au sein de l'Empire des Habsbourg (1527-1918) [modifier]
Article détaillé : la Croatie au sein de l'Empire des Habsbourg.
La domination habsbourgeoise (1527-1830) [modifier]
La bataille de Mohács, en 1526, fut un évènement crucial qui ouvrit la porte de l'Europe centrale aux Ottomans. L'Empire ottoman s'étendit au XVIe siècle pour inclure la plus grande partie de la Slavonie, la Bosnie occidentale et Lika. Bien qu’ils soumirent Buda, les turcs ne réussirent jamais à atteindre Zagreb.
La vacance du trône entraina une nouvelle guerre civile au pire des moments de l’histoire des deux royaumes. La majorité des magnats hongrois, suivie par les Croates de Slavonie, s’appuyant sur l’article de 1505 interdisant l’accession au trône d'un étranger, élirent comme roi János Szapolyai (Jean Ier de Hongrie) (1526-1540). Une infime partie des dignitaires et certains comitats de l’ouest de la Croatie élirent quelques jours après (17 novembre 1526), à Presbourg, Ferdinand de Habsbourg. Réuni à Cetin, le Sabor (diète croate) désigne, le 1er janvier 1527, Ferdinand Ier de Habsbourg, beau-frère de Louis II Jagellon, comme roi de Croatie et de Dalmatie mais, sans pour autant révoquer les Pacta Conventa. Les membres du Sabor écrivirent fièrement au nouveau roi, qui s’était engagé à respecter les privilèges spécifiques du royaume croate et à entretenir une armée permanente de 1000 cavaliers et de 200 fantassins : "Que votre Majesté sache qu’on ne peut trouver dans l’histoire qu’un seigneur se fut rendu maître de la Croatie par la force. Après le décès de notre dernier roi Zvonimir de bienheureuse mémoire, nous nous sommes joints de notre plein gré à la sainte couronne du royaume de Hongrie et, après cela, à votre Majesté." Touefois, dès le début de son règne en Croatie, en Hongrie et en Bohême, Ferdinand Ier poursuivra une politique absolutiste et centralisatrice.
Débute alors l’ère habsbourgeoise des pays de la Croatie continentale, tandis que la Dalmatie demeura vénitienne. Les armées de János Szapolyai furent défaites à Tokay, ce qui l’obligea à demander l’appui de Soliman le Magnifique, qu'il reconnut comme roi moyennant le payement d’un tribut de vassalité. Pendant ce temps, les armées turques poursuivirent leur progression et prirent, en 1528 les gouvernorats de Licca et de Krbava (1528), en 1537 Požega en Slavonie et la forteresse de Klis - porte continentale juchée sur les hauteurs de Split -, ce qui signifiait la perte de toute la Croatie méridionale au sud du mont de Velebit. Dès la bataille de Mohács, la République de Dubrovnik se mit sous la "protection" de la Sublime Porte, moyennant un tribut annuel d’allégeance qui lui garantira l’indépendance pendant près de trois siècles. Ferdinand tenta de passer un accord de succession avec l’anti-roi János Szapolyai (1538), pour couper court à la guerre civile, mais cet accord resta sans suite car, dès la mort de ce dernier, ses conseillers appelèrent de nouveau à la rescousse le sultan pour assurer l’héritage de János Zsigmond Szapolyai. Soliman le Magnifique accorda à Jean II de Hongrie la Transylvanie jusqu’à la Tisza, mais il organisa la partie conquise de la Hongrie entre la Tisza et le lac Balaton, ainsi que la Slavonie, en pachalik turc (1541). Après une tentative militaire infructueuse, Ferdinand signa un trève de cinq ans avec Soliman le magnifique (1547). Les hostilités reprirent dès 1551 : la Croatie perdit au profit des Ottomans Virovitica et Čazma (1552) et Kostajnica et Novi s/Una (1556). Ferdinand demanda alors une nouvelle trêve en 1562.
Nikola Šubić ZrinskiPlusieurs soldats croates contribuèrent grandement à la lutte contre les Turcs. Parmi eux on peut citer le ban de Croatie Petar Berislavić, qui l'emporta à Dubica, sur la rivière Una, en 1513 mais perdit à la bataille de Korenica (1520), le capitaine de Senj - Petar Kružić - qui defendit la forteresse de Klis pendant 15 ans ou le capitaine Nikola Jurišić qui repoussa une force turque plus importante en route vers Vienne en 1532. Le ban Nikola Šubić Zrinski s'illustra en aidant à sauver la ville de Pest de l'occupation (1542), en défendant héroïquement de la place forte de Siget (Szeged) (1566) face à l’armada ottomane, commandée par Soliman le Magnifique, mais il perdit la vie à la bataille de Szigetvar en 1566.
A partir de 1559, de larges régions de la Croatie et de la Slavonie voisines de l'Empire Ottoman sont découpées en une "frontière militaire" (Vojna Krajina, ou Militärgrenze en allemand), placée sous l'autorité directe de l'empereur d'Autriche. Cette zone tampon est relativement désertée et colonisée par la suite par des Serbes, des Valaques, des Allemands et des Autrichiens. En compensation du service militaire obligatoire dû à l'Empire Habsbourg pendant le conflit avec l'Empire ottoman, la population de la frontière militaire n'est pas soumise au servage et bénéficie d'une certaine autonomie politique, à la différence de la population vivant dans les régions sous contrôle hongrois.
Le règne de Maximilien II de Habsbourg (1564-1576) fut marqué par les jacqueries paysannes éclatent du nord de la Croatie en 1572. A la suite de la défaite à Stubićke Toplice le 9 février 1573, les révoltes sont étouffées dans le sang et leur meneur, Matija Gubec, est brûlé vif le 15 février 1573.
Le point culminant des conquêtes ottomanes fut atteint sous le règne de Rodolphe II de Habsbourg (Rodolphe II du Saint-Empire) (1576-1608). Du fait du danger ottoman, la cour dut se déplacer de Vienne à Prague. Souverain introverti nullement intéressé par les affaires de l'État, il confia la gestion des affaires du royaume à son frère l'archiduc Charles de Styrie qui fut à l'origine d'une création politique originale en 1578. A l'instar des anciennes marches carolingiennes, il organisa deux régions militaires : - les Confins militaires croates, avec pour siège une nouvelle place forte (1579) qui porte son nom et qui est l'ancêtre de l'actuelle ville de Karlovac (Carlstadt) ; - les Confins militaires slavons, avec pour siège Varaždin (Warasdin). Il s'agissait de régions soustraites de facto, sinon de jure, à l'autorité du ban et des États généraux, libérées du servage et de la corvée, mais dont les habitants étaient sur pied de guerre en permanence. Les officiers autrichiens des Confins militaires se mirent à solliciter des colons orthodoxes en provenance du pachalik de Bosnie pour s'installer dans les régions désertées par les populations croates. Ces populations orthodoxes n'étaient pas autochtones en Bosnie ; ils descendaient des bergers valaques, originaires de Serbie méridionale, d'Herzégovine et de Macédoine, qui furent déplacés en Bosnie par les Ottomans pour occuper les terres désertées par les Croates. Les Confins militaires devinrent, avec le temps, un véritable État dans l'État ; ils furent commandés par des officiers supérieurs autrichiens, financés par les États généraux autrichiens et relevèrent exclusivement du Conseil de guerre de Graz créé spécialement à cet effet. Tout au long de l'histoire de la monarchie danubienne, ces régions furent l'occasion de multiples conflits juridiques, politiques et constitutionnels entre les royaumes de Hongrie et de Croatie, d'une part, et la Cour impériale, d'autre part. Après la chute du fort de Bihać en 1592 et malgré la victoire de Sisak, en 1593, d'une armée croate dirigée par Tomas Erdödy (1558-1624), la Croatie est réduite (16.800 km²) au tiers de sa superficie actuelle (ouest d'une ligne Karlobag-Karlovac-Virovitica). Le territoire du royaume croate se réduisant comme une peau de chagrin, les États généraux dalmato-croates et slavons décident de s'unifier en un seul corps constitué et d'unifier également la charge de ban, le royaume se dénommant désormais "Royaume de Croatie, de Dalmatie et de Slavonie". Peu avant sa mort, Rodolphe fut contraint de céder la couronne à son frère Matthias.
La nomination comme pacha de Bosnie du belliqueux Hassan Predojević marqua les dernières avancées turques en Croatie. Ayant érigé en 1592 une nouvelle place forte Petrinja et s'étant emparé de Bihać, il tenta d'investir Sisak l'année suivante, mais y subit une défaite cuisante que les historiens considèrent généralement comme le début du déclin de la puissance ottomane dans les Balkans.
En 1600 Ferdinand d'Autriche nomma le Duc ( voidvoide) Micheal Radic ( Mihovil Raditsch) comme chef de guerre le 1 décembre 1600. La famille Radic est liée aux Anjou et Micheal Radic était cousin de Ferdinand 1. Le nom Radic vient d'une bataille. En effet à la bataille de Calugareni à Trgoviste le 13 août 1595 un guerrier turc frappa le Duc. Il s'écria en s'exclamant et en rigolant : " Ce n'est que cela, le plus fort que vous pouvez!" et il tua son ennemi. Rad= Joie, Jovialité.
En 1615 débute la guerre austro-vénitienne dite "guerre des Uskoks". Composés d'émigrés bosniaques, réfugiés d'abord dans la ville fortifiée de Klis (Clissa) jusqu'à sa prise par les Turcs (1537), puis à Senj (Segna) sur le littoral croate, ils servirent de corsaires et de mercenaires vénitiens contre les Turcs. Après l'armistice signé avec la Sublime Porte, les Uskoks tournèrent leurs armes contre Venise, considérant l'armistice comme une félonie. Ceci entraina une guerre entre Venise et l'Empire autrichien qui se termina par la "Paix des Uskoks" (1617) aux termes de laquel Matthias Ier (Matthias Ier du Saint-Empire) (1608-1619) s’engagea à disperser les Uskoks dans l’intérieur des terres.
C'est sous le règne de Ferdinand II de Habsbourg (Ferdinand II du Saint-Empire) (1619-1637) qu'eut lieu la première restriction grave des franchises dont jouissait le royaume croate comme résultat d'une politique centralisatrice de la cour de Vienne. C'est en vain que les États généraux croates exigeaient le retour des Confins militaires sous leur juridiction et celle du ban. Pour mener la lutte contre les Ottomans, Vienne décida, en 1630, d'administrer directement les confins militaires ; le reste du royaume de Croatie est appelé « Reliquiæ reliquiarum » (reste des restes). Cette même année est pris le Statut des Valaques (Statuta Valaquorum) qui codifie les droits et les devoirs des habitants des confins militaires. La Croatie civile et confins militaires furent placés sous l'autorité de Nikola Zrinsky, ban de Croatie et colonel général de la frontière (1647-1664), surnommé le "Le Fléau de l'empire ottoman". La restriction de la juridiction du Sabor à la Croatie civile (excluant les Confins militaires) est à l’origine de la montée d'un mouvement anti-autrichien.
Les Croates prennent part à la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Des régiments de cavaliers croates servent dans l’armée royale de Louis XIII et de Louis XIV. Ils seront par la même occasion à l’origine de l’engouement de la Cour de Versailles pour la cravate, accessoire original de leur uniforme, qui connaîtra par la suite un succès inespéré. Le monde protestant se souvient d'eux pour leur brutalité. Un temple protestant à Aix-la-Chapelle rappelle encore aujourd'hui la réputation des Croates, comme les prières des Allemands de l'époque l'évoquaient : "Dieu, sauve-nous de la faim, des Croates, et de la peste" !
Sous Ferdinand III (Ferdinand III du Saint-Empire) (1637-1657), la cour de Vienne passa à la phase ultime de la centralisation des États dits "héréditaires" qui consista à transformer les royaumes de Hongrie et de Croatie et la Hongrie en provinces autrichiennes.
Cette politique atteignit son apogée sous Léopold I (Léopold Ier du Saint-Empire) (1657-1705). Les affaires transsylvaniennes l'entraînent dans une nouvelle mais victorieuse guerre avec les Ottomans (1663-1664) ; le front croate fut dirigé par les bans Nicolas et Pierre Zrini, descendants des puissants seigneurs de Bribir. La trêve de Vasvar (1664), conclue pour vingt ans à la hâte par la cour de Vienne sans la moindre exigence de concessions territoriales de la part des Ottomans vaincus, suscita une fronde des magnats croates et hongrois, qui cherchèrent appui à Venise, en Pologne, en France et même auprès des Ottomans. La noblesse croate soutint que la création des Frontières militaires et la paix trêve désastreuse de Vasvár constituèrent une violation de l’accord par lequel le Sabor confia en 1527 la couronne croate aux Habsbourg. Un correspondance secrète (1664-1669) se développe entre le ban de Croatie (N